Poussé par les alizés, le Tiki Yo franchit les lames, laissant derrière lui Tahiti.
Escale technique où nous avons réparé les dégâts survenus à Rapa.
La croix du Sud s'incline doucement et nous montre le passage vers les Samoa, que nous atteignons après onze jours de navigation.
La traversée vers Nauru est laborieuse, Eole est paresseux sous ces latitudes...
Des grains violents apparaissent et déchirent notre grand-voile: trente heures de couture non-stop dans une mer agitée…


Nauru, la plus petite république du monde, perdue en plein océan.
Les immenses grues du wharf et le nuage de phosphate qui entoure l'île ne donnent guère envie de s'y arrêter.
Interdiction de débarquer.
Après deux jours d'attente, nous posons pied à terre.Le ministre des Affaires étrangères nous avoue, ennuyé, que personne ne connaît le dossier…
Une semaine de démêlés politiques, et le stage peut enfin commencer.
Les enfants, sélectionnés dans les différentes écoles de l'île, arrivent tous à l'heure, et en uniforme.
Chacun suit le cours, prenant sagement des notes…
On est loin des tumultueux gamins de Rapa.


Mais l'envie d'apprendre, de comprendre, nous surprend tous.
Les thèmes sont choisis rapidement et le tableau vite noirci.

Nous partons en prise de vue sous une chaleur torride.

Les adolescents s’avèrent moins à l'aise sur le terrain qu'en cours.
Demander l'autorisation aux gens de les photographier ou s'approcher d'une maison les effraie, marcher en dehors des sentiers battus leur semble impossible.

De retour au laboratoire, Gemmyma ouvre sa boîte, et semble déçue de n’y découvrir qu’une feuille blanche.
Elle plonge le papier dans le révélateur, l'image apparaît.
Les enfants applaudissent.

Ici, la boîte n'est pas perçue d'une façon individuelle mais collective.
Les adolescents développent ensemble les sténopés et se font des critiques constructives : angle, photographie mal cadrée, surexposition… ils comprennent vite et réalisent toutes les étapes sans erreur: une photo voilée sur sept cents.

Il n’a pas plu depuis trois ans, et l’eau est un véritable problème sur l’île.
Deux heures d’eau courante tous les deux jours, c’est peu.
On finit par shunter l’eau des toilettes, saumâtre.
Pour la première fois nous développons dans l’eau salée.

Le bus nous emmène vers les grands filets qui servent à attraper les frégates du Pacifique, la dernière tradition de Nauru.
Un lieu tabou pour les filles.
Mon appareil s'ouvre, Ruman s'approche de moi:
«Tu vois, je te l'avais dit, il ne fallait pas venir avec elles…»
La chaleur qui les clouait au sol semble oubliée, les uniformes ont disparu, les langues se délient.

La destruction de la forêt, le phosphate, la pollution des plages… les adolescents sont très sensibles aux problèmes de l'île et ont très vite compris les possibilités de la camera obscura.
«Sans terre, pas de vie», «arrêtez ce destructeur d’arbres», «bébé cargo tète son biberon de phosphatel, «beauté perdue»… les légendes des images sont implacables.
«Pour moi l'an 2000, c'est le début de la revalorisation de l'île, qui a été dévastée depuis de nombreuses années», me dit Joël en guise d’adieu.

Les petites boîtes ont parlé.


Retour à la liste du voyage