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Trente-trois jours de mer dans une chaleur
suffocante. Le 18 décembre 1999, le Tiki Yo pointe son étrave au lever
du jour devant l'île d'Hommonhon. Première terre touchée par Magellan.
Cet îlot nous indique l'entrée de Surigao Channel qui nous conduit à
Cebu, deuxième ville des Philippines.
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Nous rencontrons le premier groupe, composé de
jeunes prostituées et de filles ayant été victimes d’agressions sexuelles.
Les garçons habitent dans un barrio (bidonville).
Le second groupe vient de Kamagayan, quartier chaud de Cebu.
«Les filles ont été retirées de la rue par le père Heinz, certaines
sont recherchées par leur maquereau, ça peut être dangereux…», nous
confie le père Michel.
Le directeur du Centre culturel français me propose des gardes armés,
je refuse.
Je me vois mal travailler avec les adolescents sous protection rapprochée...
Le laboratoire est installé dans une cuisine
délabrée du couvent, qui sert de refuge aux filles.
Les adolescents y pénètrent comme s’ils entraient dans un lieu saint.
Personne ne dit mot.
Les lanternes rouges les émerveillent.
On se rend dans le barrio.
Sous la passerelle qui enjambe la rivière, les détritus sont plus denses
que l’eau.
Les enfants du bidonville nous suivent et posent des questions.
Les ados, fiers de leur savoir, leur expliquent le procédé.
Le temps est très mauvais.
Les cumulus font sauter les temps de pose de dix secondes à dix minutes,
il y aura sans doute beaucoup de mauvaises images.
Retour au labo où les photos sont consciencieusement
développées. Beaucoup sont mal exposées…
Malgré tout, les gamins sont surpris par les résultats.
Enfin, le premier négatif parfait se dessine.
Cris de joie, j'ai du mal à calmer leur ardeur.
Les enfants veulent refaire des images, nous rechargeons les sténopés
et repartons dans le barrio.
Une horde d'ados arrive.
Deux clans s'affrontent avec des pistolets
et tirent des balles en plastique.
Jun Jun leur propose de les photographier s’ils restent calmes.
Ils acceptent.
Chacun prend la pose, regardant du coin de l'œil son adversaire, de
l'autre la boîte.
Les pistolets tournent comme en plein western.
Jun Jun, très perfectionniste, s'applique, donne des ordres.
Le temps de compter ensemble vingt secondes, vingt secondes de trêve.
Il remet le gaffer, et crie: «C'est fini!»
Les deux clans hurlent, les balles fusent à nouveau…
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Nous explorons Cebu : le port, le marché, les
collines qui entourent la ville.
De retour au couvent, les filles courent embrasser leur bébé avant de
rejoindre le laboratoire.
Les images sont développées avec soin, les résultats surprenants.
Janice a vite appris, fait d’excellentes images, conseille sur le terrain,
au labo.
Je propose à Sœur Josephina de la prendre comme intervenante pour le
second groupe.
Elle semble perplexe mais me donne le feu vert devant le succès de l’atelier.
Lors du second stage, nous installons le laboratoire dans une chapelle
dédiée à saint Augustin, située au carrefour de deux sentiers qui mènent
à Kamagayan. Un petit village de trois cents maisons faites de bric
et de broc, entourées par des immeubles, cernées par les karaokés, les
bars, et les dealers.
Nous tentons de faire le noir, armés de sacs-poubelle, de cartons et
de scotch. On a réussi à touver de l’électricité. pour l’eau, on verra
avec ados.
Je fais stoïquement l'appel devant la chapelle,
où un grand nombre d'enfants sont réunis.
Cinq gamins répondent présents.
Et les autres?
«Reboy et Ana dorment, Jérôme est sous sa douche», répond un ado, «mais
on peut commencer».
Je refuse.
Les enfants s'éclipsent, déçus.
Vont-ils revenir?
Ils arrivent, petit à petit.
Assis sur des bancs devant la chapelle, ils écoutent
silencieusement le cours. Une centaine de personnes gamins et adultes
mêlés y assistent.
Jean-Philippe sort du labo avec une boîte.
Les enfants éclatent de rire : «Non, c’est ça l'appareil?»
Bizarrement, ils redoublent d'attention.
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Janice fait des croquis sur les cartons qui servent de tableaux, explique
méticuleusement le procédé.
Chargement des boîtes : les enfants tatônnent mais personne ne fait
d’erreur. Premiers sténopés dans le quartier, premiers attroupements.
Au labo, les gamins frappent dans leurs mains, claquent des doigts.
Janice commente: «Trop noir, surexposé, fais attention à ton temps de
pose.» Jérôme se défend: «Je trouve que c’est pas mal, on dirait l'enfer…»
53° C, on explose le record de température.
Le lendemain, direction la mer, que certains n’ont jamais vue.
Le car à peine arrêté, Jérôme, perplexe, s'écrie:
«La mer bouge, et je veux la photographier…»
Longue explication sur le mouvement, l'impression
de fugitif, le flou...
Semboy, pose sa boîte, la reprend, file un peu plus loin, cherche son
cadrage sous un soleil de plomb.
Enfin, il m'appelle. Il a trouvé, mais la boîte peut-elle aller dans
l'eau?
Il finit par la planter dans le sable, à la lisière de la mer…
Le soir, je tire le reste des négatifs.
J’entends une petite voix derrière moi.
Ana rentre et se glisse, adroite, derrière le rideau.
Elle s’assoit près des bacs, et tourne lentement les images dans le
fixateur.
Des cicatrices strient les veines de sa main droite.
Elle me raconte sa vie : orpheline à l’âge de 10 ans, la charge de ses
six frères et sœurs, la prostitution…
Je lui fais part de l’intention du père Michel de leur fournir un local
et quelques fonds pour le commencement.
Son visage s’illumine :
«Tu sais, J.-P et toi vous êtes des Kuyas.
-Des Kuyas? -
Oui, des amis, des grands frères, si tu veux…»
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Cebu a été parcouru en tout sens, découpé en
24x30.
L'exposition a lieu au Rezal Museum.
Fierté des adolescents qui expliquent le procédé à l'assemblée: le directeur
du Centre culturel français, les ambassadeurs du Japon et d'Espagne,
le maire, la presse, familles et amis, la salle est comble.
«Les images sont surprenantes, c'est une vision
presque trop réelle», me confie le Chef du protocole.
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