Descente vers le sud de l'océan Indien, poussés par les alizés musclés du Sud-Est. Le Tiki Yo effleure Maurice et, par petites étapes, franchit le cap de Bonne Espérance et ses vagues monstrueuses.
Repos sur le beau rocher de Sainte-Hélène.
Nous quittons avec regret la croix du Sud pour entrer dans l'hémisphère nord.
Le pot au noir franchi une dernière fois, le Cap-Vert nous ouvre les bras le 8 octobre 2000 : la terre est bien ronde


A Mindelo, premier port du pays, il y avait peu d’enfants des rues lors de mon passage quinze ans plus tôt.
Aujourd’hui, l'éternel refrain - colle, drogue, vol ­ revient sur toutes les lèvres.
Nous nous rendons au Centre juvenil Nhô Djunga, qui prend en charge deux cent trente gamins, et tente de les arracher à la rue pour leur apprendre un métier.
Premières prises de vue dans Mindelo.
Dans la rue une bouteille de bière explose au pied des enfants. Une bande adverse…
Les gosses sont furieux.
Je calme la troupe.

Plus loin, un homme accuse Elvis d’avoir encore volé en pointant la boîte. «C'est mon appareil», répond le gamin.
L’homme s’esclaffe : «Tu te fous de moi», et lui ordonne de filer.
Dans l’infirmerie du centre, transformée en laboratoire, les scotch sont mis en boule, les boîtes brutalisées, déformées, les temps oubliés.
Les résultats sont médiocres, mais les enfants semblent très surpris de voir apparaître un semblant d'image sur leur feuille blanche.
Bagarres, disputes, les gamins sont très durs entre eux.

Je réunis le groupe pour une mise au point, leur parle du constat réalisé par les enfants du Brésil.
Les esprits s’échauffent, puis se calment.

Première sortie hors de Mindelo.
Nous filons vers le Monte Verde, perdu à 800 mètres d’altitude dans les brumes.
La route traverse un paysage désertique entrecoupé d’oasis abandonnées aux palmiers desséchés.

«On n’est jamais allé là haut, mais il paraît qu’il y fait très froid…», lance Antonio.
Bientôt, les terrasses, où travaillent d’invisibles paysans, laissent place aux touches vertes des sisals.

Au sommet, les enfants s'étonnent de l'altitude et du froid.
Et s'empressent de photographier la moindre touche de verdure.
Le vent souffle fort et les boîtes oscillent malgré les cales.
Les gamins dévalent pieds nus les murets qui entourent les terrasses, arrachent des pousses de sisal pour les ramener au centre.

Nous rentrons épuisés.
Danisio développe sa photo, met une feuille vierge dans sa boîte, et sort tranquillement en ouvrant la porte.
Dans un hurlement général, chacun tente de cacher sa feuille voilée par la lumière du jour.

A la sortie du labo, le fautif reçoit une volée de coups.



Malgré les difficultés, les seize gamins sont présents quotidiennement.
Ils découvrent leur île, l'explorent.

«C'est beau toutes ces pierres, me dit un jour Antonio en me prenant la main, mais il y en a un peu trop...»
Maruka, qui a la jambe plâtrée, suit ses compagnons.

Dans les montagnes, sur la plage, rien ne l'empêche de réaliser son image.
Au laboratoire, les bagarres s'estompent, les gamins sont plus soigneux et disciplinés.
Senior Revelatore reste collé à la pendule pour ne pas oublier son temps.
Senior Fixatore ne goûte plus le produit, et les traces disparaissent sur les images.

Devant sa photographie qui apparaît doucement dans le révélateur, Antonio soupire : «Ah! elle est bien celle-là, je suis seul sur cette route comme je suis seul dans la vie...»

Avec le temps, certains enfants commencent à s'entraider, une solidarité s’est forgée à travers leur travail.
Le vernissage est ubuesque: gamins du centre, clans rivaux, policiers curieux, intellectuels, marins de passage...
Les enfants guident la visite sur un air de capoeira, qui berce de ses rythmes l'exposition en plein air.
Les petites boîtes croqueuses d’image les ont apprivoisés. Peine et joie, calme et tempêtes se sont succédés.

Vingt-six mois de navigation, trente-six mille miles parcourus.
Une longue chaîne photographique fait la farandole grâce aux regards des enfants.

Le Tiki Yo peut rentrer à son port d’attache.

Gibraltar, novembre 2000


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